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La recherche au carrefour de l’Asie

14 décembre 2017

© CAS

Plus d’une centaine d’acteurs de la recherche française en Asie se sont retrouvés à Shanghai les 27 et 28 novembre derniers lors du Symposium Aur@sia2017. Retour sur cet événement clé du déploiement du CNRS dans la région.


Il suffit de faire quelque pas dans la rue de Nankin, rue commerçante qui traverse le centre historique de Shanghai, pour mesurer l'ampleur de la transformation de la Chine. « Levez-la tête, c'est là-haut que ça se passe », nous conseille un habitué britannique, « chaque fois que je viens, il y a au moins deux nouveaux gratte-ciel ». Et non des moindres. Au-dessus d'une petite rue piétonne parsemée de restaurants traditionnels, une deuxième ville se dessine, dominée par la nouvelle Tour Shanghai, la plus haute du pays et la troisième jamais construite au monde. C'est dans cette mégapole de près de 30 millions d'habitants que le CNRS a décidé d'organiser les 27 et 28 novembre derniers Aur@sia2017, réunion biennale de ses unités internationales (UMI/UMIFRE)1 en Asie, qui compte près de la moitié de ces structures dans le monde. Et le choix du pays n'est pas anodin. « Il y a des liens historiques très forts qui unissent le CNRS et la Chine depuis plus de 40 ans, » dit Antoine Mynard, directeur du bureau du CNRS en Chine, en nous accueillant au sein même de l'Académie des Sciences de Chine (CAS), qui avait gracieusement prêté un complexe de salles de conférences pour l'évènement.


Un symposium à guichets fermés

© CNRS

Pendant deux jours se sont côtoyés une centaine de directeurs d'UMI et d'UMIFRE, de représentants d'entreprises (Arkema, Saint-Gobain, Solvay, Thales, Air Liquide, ou Axa), mais aussi d'universités, d'organismes de recherche ou d'agences de financement venus d'une quinzaine de pays, au sein de panels, d'ateliers et de présentations — sous la houlette d'un important contingent du CNRS rassemblant des directeurs de bureaux régionaux (Chine, Japon, Singapour et Inde) et pas moins de trois directeurs d’Instituts : Reynald Pain (Institut de physique), Jacques Maddaluno (Institut de chimie) et Jean-Yves Marzin (Institut des sciences de l’ingénierie et des systèmes).

« Le premier objectif de ces réunions est de montrer la puissance de frappe du CNRS à l'étranger — que ce soit à nos partenaires académiques et industriels, ou aux agences de financements — qui ont quasiment tous accepté notre invitation », se félicite Patrick Nédellec, directeur de l’Europe de la recherche et coopération internationale du CNRS (DERCI) qui supervise ces événements bisannuels en Asie et en Amérique du Nord depuis quatre ans. « Á Shanghai, nous avons pu réunir le président de la NRF2 de Singapour, les représentants de la NFSC3 et de la CAS pour la Chine, ou encore du CEFIPRA4 pour l'Inde. Nous voulons montrer à ces partenaires la force du réseau international du CNRS, qui est aujourd'hui indissociable des universités et des entreprises. ». C’est sans doute la raison pour laquelle le Fonds AXA pour la recherche avait, dès la décision prise de tenir AUR@SIA en 2017 à Shanghai, choisi de soutenir financièrement la manifestation.

Car avec un coût global de 25 millions d'euros, ces UMI, véritables « morceaux de France » à l'étranger et instruments uniques dans le paysage de la recherche mondiale, représentent un enjeu de taille pour le CNRS. Mais elles ne se créent pas du jour au lendemain: « C'est toujours du 'bottom-up', » nous rappelle Antoine Mynard. Ces structures, d'une durée de 5 ans renouvelables, sont la suite logique de collaborations entre chercheurs du CNRS et d'universités à l'étranger autour de thématiques qui ont atteint une masse critique. « Elles sont souvent précédées d'un Laboratoire International Associé5, par exemple. » Et pour leur stabilité et leur succès, il est essentiel de réunir les meilleures conditions en termes de financements, car "nos chercheurs partent pour plusieurs années, et souvent avec leur familles, » rajoute-t-il.

Cela représente des budgets très conséquents pour les partenaires académiques ou industriels à l'étranger, qui hébergent le laboratoire et fournissent l'infrastructure et les équipements, « mais aussi pour les agences de financements, qui se retrouvent aussi — grâce à ses structures — à investir dans des nouvelles régions du monde, » indique Patrick Nedellec. Exemple : plusieurs projets de recherches d'UMI en Asie bénéficient ainsi de fonds du programme cadre Européen H2020, comme le rappelle Laurent Bochereau, ministre conseiller à la Science de la délégation de l'Union Européenne en Chine. « La majeure partie de la production de connaissance se fait hors d'Europe. Nous ne souhaitons pas créer une forteresse Europe de la recherche, nous devons nous ouvrir et ne pas travailler seuls, surtout lorsqu'il s'agit de défis globaux, » précise-t-il.

Deuxième objectif d'Aur@sia2017 : mettre en réseau les activités de recherche du CNRS dans cette région du monde — soit 14 UMI (sur 36 à l'échelle mondiale) et 5 UMIFRE (sur 25), et de partager leurs expériences et stratégies.

« C'est très utile de voir comment d'autres pays qui sont géographiquement proches ont des moyens de fonctionner assez différents », explique Jean-Yves Marzin, directeur de l'Institut des sciences de l’ingénierie et des systèmes. « Coté financement aussi, plusieurs directeurs d'UMI peuvent se concerter pour répondre ensemble à des appels à projets. Mais avant tout, il est intéressant de voir la complémentarité que des UMI pourraient avoir sur certaines thématiques de recherches. »


Tour d'horizon

© CNRS

Car en Asie, la palette d’activités de recherche est d’une grande richesse. A commencer par la plus vieille UMI, le LIMMS6 qui depuis sa création en 1995 à l’Institut des Sciences Industrielles de l’Université de Tokyo (IIS) a accueilli près de 200 chercheurs CNRS. Spécialisée en micro et nano-technologies appliquées à l'ingénierie et à la biologie (comme les Bio-Mems), elle exporte aujourd'hui ces technologies vers la France à travers le programme SMMIL-E en région Nord-Pas de Calais, qui vise à développer des connaissances fondamentales pour une détection plus efficace de cancers, par exemple. Le Japon est d'ailleurs le pays qui compte le plus d'UMI (cinq) dans la région, comme le JFLI7 en sciences de l'information, dont une des thématiques de recherche est la cyber-sécurité, explique son directeur Phong Nguyen, en rappelant qu'il existe un dialogue officiel entre les deux pays depuis trois ans sur ce sujet. En sciences sociales, le dialogue remonte à 1924, avec la création du RICJ8 — aujourd'hui la seule UMIFRE au Japon. « Nous organisons plus de 80 événements par an sur des thématiques très variées, allant de la culture traditionnelle japonaise aux mangas, aujourd'hui véritable phénomène mondial, » explique Cécile Sakai, sa directrice.


Le « dragon » d'Asie

Autre pays phare de la collaboration du CNRS dans la région, Singapour compte non moins de 4 UMI au nombre desquelles le BMC29, à l’interface entre la physique et la biologie. Depuis 2014, ses recherches se concentrent sur la mécanobiologie, ou « comment les microenvironnements parlent aux cellules », précise son directeur Virgile Viasnoff dont l'équipe est parvenue à créer un environnement in vitro simulant un véritable organe au niveau cellulaire, comme le foie. Cette technologie a d'ailleurs débouché sur la création d'une startup, Membwell technology, qui a pour vocation d'attirer des partenaires dans le secteur médical et hospitalier. « Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux partenaires, car c'est une discipline émergente qui peut avoir des applications dans de nombreux secteurs. » Et pour Singapour, les partenariats sont essentiels. « Nous sommes un petit pays, qui ne peut pas soutenir à lui seul un grand écosystème de recherche. De plus, la rapidité du développement technologique actuel nous pousse à initier des collaborations avec des entreprises, » explique Low Teck Seng, directeur général de la National Research Foundation de Singapour, qui en 2014 a signé un accord avec l’ANR pour financer des projets franco-singapouriens dans le domaine des sciences des matériaux, nanotechnologies et nanosystèmes.


Le géant Indien

Le CNRS est également très présent en Inde, où se côtoient sciences de l'information à Chennai (RELAX),10 mathématiques à Bangalore (IFCAM)11 et deux UMIFRE, dont l'une est basée à Pondichery et l'autre à Delhi. « La Chine et L'Inde vont vivre plusieurs bouleversements d'une rapidité et d'une ampleur inédites, » précise Nicolas Gravel, directeur du CSH,12 UMIFRE depuis 2007, dont une thématique de recherche s'intéresse aux changements démographiques en Asie. « Dans 10 ans, l'Inde sera le pays le plus peuplé du monde, devant la Chine. Elle restera majoritairement rurale. Les enjeux en matière de sécurité alimentaire, par exemple, seront énormes, » renchérit Frédéric Landy, directeur de l'UMIFRE IFP13, qui étudie, entre autres, les liens entre agriculture et environnement.

Du Vietnam à la Thaïlande, la présence du CNRS s'étend aussi à la Corée, où a été crée en 2017 la plus jeune UMI, 2BFUEL, spécialisée en semi-conducteurs organiques. « Ce sont les mêmes que ceux vous trouvez dans vos écrans OLED, par exemple, mais nous travaillons aussi sur des cellules solaires ou des circuits dont les fonctionnalités pourraient se révéler très utiles dans le secteur de la santé, » confie André Jean Attias, son directeur, qui n’exclut pas une collaboration avec le groupe Solvay dans le cadre des activités de l’UMI.


CNRS et industrie : toute une histoire

Solvay est en effet un partenaire incontournable du CNRS, tant en France qu'aux Etats-Unis, mais aussi à Shanghai même, avec l'UMI E2P2L, spécialisée en chimie verte et qui accueille une vingtaine de chercheurs internationaux, dont trois du CNRS. « D'un côté il y a Solvay, de l'autre le consortium des partenaires de recherche, il faut donc trouver des projets qui conviennent aux deux, » explique son directeur Stéphane Streiff. Les résultats en attestent : « en sept ans, nous avons été à l'origine de 50 publications et de 40 brevets, dont 20 en collaboration avec le CNRS ou d'autres institutions partenaires. L'année dernière, nous avons obtenu plus d'un million d'euros de financement à travers H2020 ou l'ANR. »
Solvay, Saint-Gobain (UMI LINK14 au Japon), il existe de nombreux partenariats entre industriels et laboratoires de chimie. La raison en est simple : « la chimie est à la fois une discipline scientifique et une industrie, » précise Jacques Maddaluno, directeur de l'Institut de chimie. « Lorsqu'une bonne collaboration est établie entre académiques et chercheurs en entreprise, il y a une motivation durable pour créer ensemble quelque chose qui peut aboutir à des innovations de rupture » ajoute-t-il, tout en indiquant qu'une coopération avec Air Liquide est d'ailleurs en cours de formalisation.

Mais cela s'applique aussi à d'autres disciplines, comme la nanotechnologie avec l'UMI CINTRA15 créée en 2000 à Singapour en partenariat avec le groupe Thales. « Pour Thales, l'international n'est pas un choix, c'est une réalité et les trois-quarts de notre activité se situent hors de l'Hexagone, » précise Philippe Valery, VP de la stratégie et des partenariats du groupe. « Nous souhaitons aussi intégrer des écosystèmes au niveau local, trouver les opportunités là où elles se trouvent ». Pour Philipe Coquet, directeur de CINTRA, les bénéfices sont évidents : « le partenaire industriel nous fournit des cas d'utilisateurs, des cas pratiques qui nous montrent comment trouver des applications pour nos recherches. Mais il ne faut pas négliger la recherche fondamentale, elle aussi très importante, et il s'agit donc de trouver un équilibre, ce que nous faisons avec Thales. »

« L'industrie doit faire face à des problèmes fondamentaux, qui insufflent une motivation supplémentaire, » rappelle Abderrahmane Kheddar, co-directeur de l'UMI JRL16, phare de la recherche franco-japonaise en robotique, dont la vingtaine de membres travaille sur les robots humanoïdes. « Nous aidons nos partenaires industriels, tels Airbus, Michelin, ou Mitsubishi, à créer des robots qui peuvent interagir dans un monde fait pour les humains — et donc se servir d'outils, conduire un camion, travailler dans une usine... » Mais ce spécialiste rappelle aussi un atout non négligeable en termes de financement. « Un des avantages des UMI, c'est de pouvoir trouver des fonds auprès des deux institutions partenaires. Mes collègues Japonais peuvent donc obtenir des financements européens ou de l'ANR, tandis que nous pouvons en recevoir de nos tutelles japonaises, » explique-t-il, précisant que le JRL a ainsi bénéficié d'un projet H2020 avec Airbus.


Prochain arrêt : Aur@asia2019

© CNRS

« L'international est extrêmement flexible, et il faut constamment s'adapter à un monde qui change » nous rappelle Patrick Nédellec. « Nos UMI et UMIFRE offrent à la France un réel avantage compétitif, dont la crédibilité et l'image de l'excellence de la science est inestimable ». Et ce symposium démontre que le réseau du CNRS à l'international est devenu bien plus « que la somme de toutes ses parties, » conclut le directeur de la DERCI. Paroles qui ont trouvé un large écho auprès des acteurs de la recherche, habitués à traverser les frontières nationales, culturelles et scientifiques et qui se retrouveront dans deux ans au Japon pour Aur@sia2019.

 


 

1 L'Unité Mixte Internationale (UMI) est un laboratoire d'une durée de 5 ans entre le CNRS et une institution partenaire étrangère. L'Unité Mixte-Instituts français à l'étranger (UMIFRE) est un partenariat similaire entre le CNRS et le ministère français des Affaires étrangères et européennes.

2 The National Research Foundation of Singapore.

3 National Natural Science Foundation of China.

4 Centre franco-indien pour la Promotion de la Recherche avancée.

5 Le LIA est un « laboratoire sans mur » qui associe un laboratoire du CNRS et un laboratoire d’un autre pays autour d’un projet défini conjointement. Mais Les équipes conservent leur autonomie, leurs statuts, leur responsable en France et à l’étranger ainsi que leur localisation séparée.

6 Laboratory of Integrated Micro Mechatronic Systems.

7 Japan French Laboratory for Informatics.

8 Institut français de recherche sur le Japon.

9 BioMechanics of Cellular contacts.

10 Research Lab in Computer Science.

11 Indo-French Center in Applied Mathematics.

12 Centre de Sciences Humaines de New Delhi.

13 Institut Français de Pondichéry.

14 Laboratory For Innovative Key Materials And Structures.

15 CNRS International – NTU – Thales Research Alliance.

16 CNRS-AIST Joint Robotics Laboratory.

 



 

 

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