Actualités

   Accueil > Interview : Antoine Mynard, directeur du bureau du CNRS en Chine

"Nous n’avons pas encore pris la mesure de la montée en puissance scientifique de la Chine" : Antoine Mynard, directeur du bureau du CNRS à Pékin.

17 novembre 2016

Alors que la Chine pourrait devenir d’ici 2020 le géant de la science mondiale, Antoine Mynard, directeur du bureau du CNRS à Pékin fait le point sur notre coopération avec ce pays. Il en appelle à l’alliance de toutes les parties prenantes afin de faire émerger une nouvelle doctrine en matière de coopération scientifique franco-chinoise.

Vue d’artiste du satellite SVOM destiné à l’étude des sursauts gamma. Le CNRS participe à cette mission franco-chinoise pilotée par le CNES et l’Agence spatiale chinoise. © CNES/CEA

CNRS Hebdo : En quelques années, la Chine est devenue le n° 2 de la science mondiale, après les États-Unis. Avec plus de 2 % de son PIB consacré à la R&D, 3,5 millions de personnes employées dans la R&D¹ et 12,6 % des publications mondiales (chiffres 2014), les progrès accomplis sont très impressionnants. Comment expliquez-vous ce bond en avant ?

Antoine Mynard, directeur du bureau du CNRS à Pékin

Antoine Mynard : L’accession de la Chine au statut de puissance scientifique et technologique résulte d’un volontarisme politique assorti de moyens colossaux. Née dans les années 80, cette dynamique commence à porter ses fruits. Elle est fondée sur l’idée que la science est un outil puissant de souveraineté et de construction de l’avenir. Elle bénéficie aujourd’hui d’une image extraordinairement positive. En 2015, plus de 55 000 nouveaux doctorats ont été délivrés dans les universités chinoises et l’on compte plus de 1,66 million de nouveaux diplômés en science. Le projet affiché par les gouvernants est clair : faire partie des pays les plus innovants et devenir le laboratoire du monde. Ils sont bien partis pour y arriver !

CNRS Hebdo : Peut-on comparer la science qui se fait en Chine avec celle qui se fait en Occident ?

Le laboratoire international associé FCPPL (France-China Particle Physics Laboratory) réunit le CNRS, le CEA, des universités françaises et l’Académie Chinoise des sciences (CAS) autour de l’astroparticule des accélérateurs. © CC-IN2P3/CNRS

A. M. : Les comparaisons sont parfois difficiles car ce que nous appelons « science » correspond en Chine à un vaste domaine intimement lié au développement technologique et économique. Sur plus de 200 milliards d’euros de dépenses de R&D en 2015, 83,9 % sont consacrés au développement expérimental, 11,3 % à la recherche appliquée et seulement 4,8 % à la recherche fondamentale. Ce qui explique qu’en Occident certains se montrent réticents, voire condescendants, vis-à-vis de la science chinoise. Cependant, outre le nombre de publications, d’autres indicateurs qualitatifs progressent, comme le taux de co-publications internationales (27 %) ou le facteur d’impact. Selon Nature, plus de 11 % des publications chinoises étaient en 2011 dans le groupe des publications scientifiques les plus citées, contre moins de 2 % en 2001. De plus, les chinois pensent à très long terme tout en réajustant leur stratégie. Ainsi, le 13ème plan quinquennal (2016-2020) entend rattraper le retard pris en matière de recherche fondamentale. La Chine veut favoriser l’innovation, mais aussi crédibiliser sa recherche et accroître son influence au niveau mondial. Et tout ceci, dans un système rigide, cloisonné disciplinairement et institutionnellement. Ce qui laisse peu de place à l’initiative individuelle des chercheurs !

CNRS Hebdo : Sur quelles bases reposent la coopération scientifique franco-chinoise, notamment avec le CNRS ?

A. M. : Les bases de la coopération franco-chinoise sont anciennes et solides. Nous avons notamment connu de fructueuses collaborations en sciences de la terre dans les années 80 avec la caractérisation de la tectonique (Plateau du Tibet). Les collaborations se sont structurées à travers des laboratoires associés, des programmes bilatéraux, des échanges étudiants, etc. Malgré cette relative antériorité, la France n’est que le 7ème partenaire de la Chine en termes de co-publications internationales. Si l’on renverse la perspective, la Chine est le premier partenaire du CNRS en Asie. Nous avons une trentaine de grandes actions structurantes, dont une unité mixte internationale (UMI) avec un industriel. Nous travaillons ensemble dans de nombreux domaines, puisque notre approche au CNRS consiste à laisser l’initiative des coopérations aux scientifiques sur le terrain. En sciences humaines et sociales, les coopérations sont moins nombreuses mais tout aussi structurées notamment en histoire, sociologie ou économie. Toutefois, nous avons récemment observé que les domaines scientifiques dans lesquels nous co-publions avec la Chine ne correspondent pas à leurs forces (chimie, sciences de l’ingénieur et recherche médicale) mais à des points forts du CNRS (physique, sciences de l’Univers). Cela devrait nous faire réagir afin que nous bénéficiions davantage de leurs domaines d’excellence.

CNRS Hebdo : Comment évoluent nos coopérations avec la Chine ?

Affiche du forum Urbanitis organisé à Pékin en septembre 2016 par le Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC), UMR du Ministère des affaires étrangères et du CNRS.

A. M. : Nous pouvons avoir l’impression d’un foisonnement d’activités mais, eu égard au dynamisme de la R&D chinoise, je crains que la France - et le CNRS - soient en retrait. De plus, certaines collaborations ont été interrompues dans le cadre de la protection du patrimoine scientifique et technique (PPST) et la collaboration de l’Agence nationale de la recherche (ANR) avec la Chine semble actuellement à l’étiage. Nous avons des difficultés à faire évoluer notre approche de la propriété intellectuelle, encore très administrative. Pendant ce temps, les chinois courent et ne se retournent pas ! Ils trouvent sans difficulté d’autres partenaires pour monter des projets, financer de grandes infrastructures ou encore accéder aux programmes européens. Deux chercheurs en physique corpusculaire m’ont récemment fait part de leur crainte de se voir un jour écartés des grands projets pour ces raisons. À l’inverse, d’autres pays européens font évoluer leur doctrine. Les Anglais consacrent 17 millions d’euros par an à leur coopération scientifique avec la Chine, tandis que les Allemands mettent en œuvre une stratégie commune particulièrement offensive. Ces deux pays accueillent également un nombre beaucoup plus élevé de doctorants chinois (5 000 en Allemagne). En France, nous n’avons pas encore pris la mesure de la montée en puissance scientifique de la Chine ! Or travailler avec ce pays aura un fort impact sur l’évolution de notre positionnement scientifique international. C’est pourquoi il convient sans doute de faire évoluer notre modèle de coopération.

CNRS Hebdo : Quels sont les atouts dont nous disposons au CNRS pour accentuer nos partenariats avec la Chine ?

A. M. : Nous avons un vrai potentiel à faire fructifier. La France et le CNRS bénéficient d’une bonne image. Les Chinois suivent de près les classements internationaux ! Certains de nos points forts correspondent à leurs faiblesses et ils sont très désireux d’apprendre et de s’améliorer. Par exemple, ils s’intéressent à nos systèmes d’évaluation de la recherche. En effet, l’absence d’évaluation transparente commence à poser problème en interne mais aussi pour la crédibilité internationale de la recherche made in China. Autre aspect, ils ont du mal à gérer de grands projets scientifiques et à travailler l’interdisciplinarité. C’est pourquoi ils s’intéressent tellement aux grands consortiums et accomplissent leur part de manière assez exemplaire au sein de projets comme ITER. De même, ils ont besoin de faire émerger de grands leaders scientifiques, capables d’animer et de faire rayonner de grands laboratoires. Et puisqu’ils se tournent de plus en plus vers l’international, ils sont également très demandeurs de partenariats avec nos grands groupes industriels. Notre UMI avec Solvay (E2P2L), très belle réussite, est d’ailleurs un modèle qu’ils apprécient. Toutes ces pistes sont porteuses pour des partenariats gagnants-gagnants. Grâce à sa volonté, ses cerveaux et ses capitaux, la Chine avance et fait émerger un système…avec lequel il faut compter !

Claire Debôves

Les grands axes de la recherche et de l’innovation en Chine

Traditionnellement centrée sur la science des matériaux, la physique, la chimie et les mathématiques, la Chine diversifie sa R&D et se tourne vers des thématiques pointues au cœur des grands enjeux du futur. C’est notamment le cas en sciences de la vie avec des recherches sur le génome, le cerveau et la cognition. Sur ces thématiques, les Chinois veulent mettre un terme à leur dépendance vis-à-vis des autres pays. Un autre domaine est en plein essor, celui de l’espace, avec de grands résultats récents (station habitée, satellite quantique) et d’importants intérêts économiques à la clé. Les secteurs de la motorisation, de l’automatique et de l’informatique sont toujours au cœur des politiques de développement technologique. Enfin, la Chine investit massivement dans les grandes infrastructures : télescopes, accélérateurs de particules, supercalculateurs, etc.

En savoir plus

Etat des lieux 2016 coopération CNRS/Chine
Magazine du CNRS en Chine – automne 2016

¹ Ministère de la science et de la technologie.

 

 

Le CNRS Annuaires Mots-Clefs du CNRS Administration du CNRS CNRS Intranet CNRS Accueil Intranet CNRS Imprimer Contacts Crédits